DOSITHÉ PORELLE (1840-1928):
UN ACADIEN A LA GUERRE CIVILE AMÉRICAINE
Armand G. Robichaud (1)

Photo: assis: Appoline Hébert (la mère de Dosithé), Dosithé Porelle; debout: ses frères, dont Philippe et Théophile sont à
gauche.
L'un des plus sanglants conflits qu'a connu le continent américain est sans aucun doute la guerre de sécession (ou la guerre civile) américaine, qui dura de 1861 à 1865. Durant les quatre ans de cette guerre plus de 650 000 soldats périrent sur les champs de bataille. Parmi les soldats qui ont survécu se trouvait Dosithé Porelle de Cap-Pelé, qui participa aux principales batailles dans l'est, particulièrement à celles en Virginie et au Maryland. Avant la guerre il n'y avait que 16 000 soldats réguliers aux États-Unis, qui se sont divisés en deux, le Nord contre le Sud. En plus de la milice, plusieurs jeunes aventuriers se sont joints comme mercenaires, volontaires, et par conscription. On estime qu_un total de 2,25 millions d_hommes (provenant de tous les États-Unis et de plusieurs autres pays) se sont inscrits dans les armées du Nord ou du Sud. Des confrères de classes de West Point, des amis et même des frères se sont opposés sur les champs de bataille.(2)
Selon certains historiens, les divisions politiques, très complexes, entre le Nord et le Sud ont débuté dès la colonisation. Le Nord, devenant de plus en plus industriel, voulait un gouvernement central fort pour établir des tarifs en vue de protéger son marché des importations européennes. Le Sud voyait son influence dans la fédération diminuer à mesure que s'établissaient de nouveaux états anti-esclavagistes. L'économie du Sud, qui était principalement agricole (coton, tabac, riz), avait besoin de ses 3,5 millions d'esclaves et ne voulait pas de tarifs ou d'intervention fédérale. L'élection de Abraham Lincoln, du nouveau parti Républicain, amena peu de temps après, le 20 décembre 1860, la séparation de la Caroline du Sud, suivi du Mississippi, de la Floride, de l'Alabama, de la Georgie, de la Louisiane, et du Texas. Le 4 février 1861, des représentants de ces états se sont rencontrés pour rédiger la constitution pour les _Confederate States of America_. Jefferson Davis du Mississippi fut choisi comme Président.
La guerre, à ses débuts, opposait 18 états du Nord ayant une population de 18,5 millions d'habitants à 11 états du Sud ayant 9 millions d'habitants, dont près de 40% étaient des esclaves noirs. Trois états frontaliers restèrent neutre pour un certain temps: Maryland, Kentucky et Montana. Sauf pour quelques rares exceptions les esclaves ne participent peu à cette guerre.
Un _séparatiste_ du Sud avait prédit qu'un mouchoir suffirait pour essuyer le sang qui coulerait dû à la sécession. Le premier conflit semblait lui donner raison. Le Fort Sumter dans le havre de Charleston en Caroline du Sud était occupé par l'armée fédérale, qui refusait de partir. C'est le général louisianais Pierre Gustave Toutant Beauregard, qui après deux jours de bombardement, les 12 et 13 avril 1861, réussit à convaincre les militaires nordistes d'abandonner le fort sans qu'il y ait une seule victime, sauf deux morts accidentels.
Dosithé Porelle s'est joint à la compagnie "F" du 9e Régiment des New Hampshire Volunteers,(3) comme simple soldat d'infanterie, le 1er août 1862 à Great Falls, New Hampshire, sous le nom de Joseph Perell (ou Perill).(4)
La guerre débuta réellement avec la première bataille de Bull Run, près de Manassas dans le nord de la Virginie en juillet 1861. S'opposaient alors les armées du louisianais Beauregard (30 000 hommes) et celle du général Irwin McDowell (35 000). L'armée du Nord a dû se retirer notamment grâce au brigadier-général Thomas Jonathan Jackson qui a monté une ligne de défense qui résista à l'armée de l'Union et a ainsi mérité le sobriquet de Stonewall Jackson. La présence de spectacteurs de Washington en pique- nique, la multitude de couleurs d'uniformes (certains nordistes portant des uniformes des Zouaves français) et le manque de préparation des combattants créa un climat de confusion qui obligea les nordistes à se retirer en panique sur leur capitale. Le bilan, 3 000 soldats perdus pour le Nord et 2 000 pour le Sud. Dorénavant les nordistes porteront l'uniforme bleu et les sécessionnistes l'uniforme gris.
Les batailles eurent lieu sur deux fronts principaux: dans le nord de la Virginie et au Maryland entre Washington D.C. et Richmond en Virginie, les capitales des belligérants, et sur les rivières Mississippi, Tennessee et Ohio, qui représentaient alors la frontière ouest des États-Unis. Les batailles étaient plus nombreuses et importantes sur le front Est où combattaient ce qu'on appelait communément l'armée du Potomac contre l'armée de la Virginie, du sud. Il y eu aussi plusieurs confrontations navales importantes. Ce texte mentionne surtout les batailles auxquelles Dosithé Porelle a possiblement participé.
Lors de la bataille de Malvern Hill en Virginie en juillet 1862, 36 000 personnes trouvent la mort sur les champs de batailles.
L'avancée de l'armée du Nord sur Richmond dirigé par le général George B. McClellan fut repoussée par le général Robert
E. Lee. Notre Acadien a participé, aux batailles de South Mountain et de Antietam, au Maryland, en septembre 1862, où
s'affrontaient de nouveau les généraux Lee et McClellan.(5) Les victoires pour ces batailles sont attribuées à l'armée du Nord
qui a repoussé l'avancée des sudistes. On considère qu'il s'agit du point tournant de la guerre, l'Union ayant de plus en plus la
mainmise sur la situation, particulièrement sur le front Ouest.
Lors de la bataille de Chancellorsville, en Virginie, en mai 1863, à laquelle Porelle aurait également participé, le Nord subit un
autre échec dans sa tentative de saisir Richmond, la capitale du Sud. Stonewall Jackson repoussa l'avancée du général Joseph
Hooker mais fut tiré et mourru, victime d'une erreur d'identification de soldats alliés. C'est la bataille de trois jours à
Gettysburg, en Pennsylvanie, en juillet 1863 qui a mis fin aux espoirs du Sud.(6) Cette poussée osée du général Robert E. Lee
dans le territoire fédéral fut un échec qui causa la mort de 20 000 hommes dans chaque armée. George Meade est le général
fédéraliste crédité pour cette victoire.
La guerre se poursuit et notre soldat acadien participe à deux autres batailles décisives en Virginie: celle de Wilderness (Lee contre Ulysses S. Grant) le 5 et 6 mai 1864 (7) et celle de Cedar Creek dans la vallée de la Shenandoah (le major-général Philip H. Sheridan du Nord contre le lieutenant-général Jubal A. Early, du Sud) en octobre 1864. Celle de Wilderness a causé la mort de plus de 37 000 soldats, dont 12 000 en 8 minutes. Dosithé Porelle aurait été blessé au coude du bras droit pendant cette bataille.(8)
LE DÉSASTRE DU CRATERE,
SIEGE DE PETERSBURG,
le 30 juillet 1864
(dessin de Alfred Waud - The American Heritage Picture History of the Civil War, p. 472)
Dosithé Porelle a également été blessé le 30 juillet 1864, au menton, lors du Siège de Petersburg, en Virginie (Lee contre Grant). Il a été victime de la tentative d'ouvrir une brèche dans la défense des rebelles. Des mineurs creusèrent un tunnel et firent exploser des bombes sous une ligne rebelle. Les soldats unionistes dans leur avancée se firent piéger dans le cratère ainsi créé. Porelle aurait passé un total de 10 mois à l'hôpital durant la guerre.
M. Porelle aurait été à quelques miles du palais de justice d'Appomattox, le 9 avril 1865, lorsque Lee rendit son épée à Grant, et était près de Washington lorsque le Président Lincoln fut assassiné par John Wilkes Booth le 14 avril 1865. Le 23 juin 1865 la dernière armée sudiste rend ses armes. Porelle a été promu pour bravoure à plusieurs occasions et a reçu une pension annuelle de 65$ pendant plusieurs années, du gouvernement de Washington.
Dosithé Porelle est né le 23 septembre 1840 à Saint-André, paroisse de Shédiac près de la ligne de la paroisse de
Sackville.(9) Il avait 21 ans lorsqu'il s'est enrôlé dans l'armée américaine. _ son retour de guerre en 1866, Dosithé s'installa
d'abord à Montréal, puis revint au Cap-Pelé en 1869 avec ses parents. Il épousa Antoinette à Pierre Roy (dit King) en 1873.
Il devint un cultivateur prospère à Botsford Portage, (10) où il éleva neuf enfants, deux fils et sept filles. Il demeura les vingt
ans précédant son décès avec son fils Georges au Cap-Pelé. Dosithé est mort d'une pneumonie à l'age de 88 ans et 3 mois le
27 décembre 1928, à 1h25 du matin. Il n'avait pas été malade de sa vie avant le samedi précédant sa mort, alors qu'il a été
frappé par une paralysie. Ses descendants, avec leur lieu de résidence tels qu'indiqués dans l'avis nécrologique du Moncton
Transcript, sont:
Clarisse (1874 - Mme Emile Gaboury de Moranville, Alberta);
Émilienne (1876 - Mme Patrice Bourque de Portland, Maine);
Georges Gilbert Porelle (1879 - 1ère noce Annie Funnigan, 2e noce Judith Cormier de Cap-Pelé);
Élise (1882 - Mme Patrick Landry, Dupuis Corner);
Justine (1883 - Mme Andrew Rogers de Methuen, Mass.);
Caroline Lenina (1885 - Mme Paul J. Brun de Botsford Portage);
Anne Clothilde (1887- Mme William Lemire de Lowell, Mass.);
Émerise (1890 - Mme Albini Saulnier de Worcester, Mass.);
et Jean-Baptiste Dosithé Porelle (1894 - de Boston).
Il avait lors de son décès 30 petits-enfants. Ses funérailles ont eu lieu le samedi suivant son décès à 8h30 à l'église Sainte-Thérèse-d'Avila de Cap-Pelé. La messe a été célébrée par le Rév. Donat Robichaud. Il est enterré au cimetière paroissial.
Selon une tradition acadienne on organisait en juin de chaque année une procession de la Fête-Dieu, qui était caractérisée par la visite de Jésus-Hostie dans les rues du village.(11) Je me rappelle que ma grand-mère racontait l'incident lorsque son père, Dosithé Porelle, avec ses plus beaux habits militaires, menait une telle procession. Ceci aurait eu lieu au tournant du siècle, alors que Dosithé était dans la cinquantaine. Monté sur son cheval avec son épée à la main il rencontra un groupe d'anglais protestants, troubles-fêtes, d'une localité avoisinante. Ils étaient dans une voiture tiré par des chevaux. Il leur demanda de retirer leur chapeaux par respect pour la fête catholique. L'un de ceux-ci refusa. Dosithé lui enleva son chapeau avec son épée et entailla son oreille. Il y eu un procès et Dosithé Porelle fut trouvé coupable.
1. Dosithé Porelle est mon arrière grand- père. Sa fille Élise épousa Patrick Landry et leur fille Hélèna (Lina) Landry maria Zacharie Robichaud. Ces derniers sont mes parents.
2. On mentionne l'exemple du sénateur John Crittenden du Kentucky qui proposa un compromis au conflit. Lorsque que ses efforts ont échoué l'un de ses fils, Thomas, est devenu un général de l'Union tandis que l'autre, George, s'est joint aux Confédérés. Bruce CATTON, The American Heritage Picture History of the Civil War, Bonanza Books, New York, 1982, p. 85
3. Voici comment étaient structurées les armées, en théorie, car les nombres étaient souvent moindre, surtout après les batailles. Une compagnie comprenant 100 hommes est dirigé par un capitaine. 10 compagnies formaient un régiment (1 000 hommes) dirigé par un colonel. 3 régiments formaient une brigade (3 000 hommes) dirigé par un brigadier-général. 3 brigades formaient une division (9 000 hommes). 3 divisions formaient un corps (27 000 hommes). De 3 à 7 corps formaient une armée. (The structure of the Armies, U.S. Department of the Interior, National Park Service, sur l'Internet) Par exemple à la bataille de Antietam le 9e régiment des New-Hampshire Volunteers dirigé par le colonel Enoch Q. Fellows, fait partie de la première brigade dirigé par le brigadier général James Nagle, qui fait partie de la deuxième division dirigé par le brigadier-général Samuel D. Sturgis, qui fait partie du 9e corps dirigé par le major- général Jesse L. Reno, qui fait partie de l'armée du Potomac dirigé par le major- général George B. McClellan. (Order of Battles, Battles of Antietam (Sharpsburg) and South Mountain, 14-17 September 1862, Kerry Webb, National Library of Australia sur l'Internet, k.webb@nla.gov.au)
4. Le Moncton Transcript, du 27 décembre 1928, indique que Porelle s'est inscrit peu de temps après le début de la guerre, en avril 1861, alors qu'un document officiel du ministère de la Guerre des États-Unis (document dont j'ai une copie), du 18 avril 1889, relatif à une demande de pension donne la date du 1er août 1862 comme date de son enrôlement. L'article du Moncton Transcript contient quelques autres imprécisions. Elle donne sa date de naissance comme étant 1839, alors qu'il est né le 23 septembre 1940. On mentionne qu'il a participé aux batailles de Antletam, Md. et Gettsborough. Aucune bataille ne porte ces noms, s'agit-il de Antietam, Md. et Gettysburg Pa.? A-t-il réellement participé à la bataille de Bull Run en juillet 1861 et de Malvern Hill en juillet 1862, s'il ne s'est inscrit que le 1er août 1862?
5. Selon les données du National Library of Australia le 9e régiment des New Hampshire Volunteers a participé à cette bataille.(Order of Battles, Battles of Antietam (Sharpsburg) and South Mountain 14- 17 September 1862, Kerry Webb, National Library of Australia sur l'Internet, k.webb@nla.gov.au)
6. Le 9e régiment des New Hampshire Volunteers n'aurait pas participé à cette bataille.(Order of Battles, Gettysburg:Union, 1-3 July 1863, Kerry Webb, National Library of Australia sur l'Internet, k.webb@nla.gov.au)
7. Le 9e régiment des New Hampshire Volunteers aurait participé à cette bataille.(Order of Battles, Union Order of Battle for the Wilderness - May 5-6, 1864, Kerry Webb, National Library of Australia sur l'Internet, k.webb@nla.gov.au)
8. Le rapport du War Department, du 18 avril 1889, indique _Records of this office fail to show wound May/64 as alleged._ Selon le Révérend Oswald Porelle, petit-fils de Dosithé, ce dernier aurait été blessé à un bras lors de la bataille de Wilderness.
9. Celui-ci est le fils de Pierre-Félicien à François à Jean Porelle. Jean Porelle est né à Lorient, en Bretagne en France. Celui-ci était un chirurgien militaire français, marié à Marie Després, qui aurait possiblement accompagné les acadiens à leur retour en Acadie après 1755. Leur fils, François, était établi à Nappan, comté de Cumberland, en Nouvelle-Écosse où il épousa Marie Noiles, le 29 octobre 1785. Ceux-ci se trouvent au Shemogue en 1804 puis au Tédiche vers 1808. Son fils Pierre-Félicien né en 1811 au Tédiche, se marie, le 31 octobre 1833, à Appoline (ou Polonie), fille de Joseph Hébert. Ils demeurent d'abord au Saint-André (par après, la maison à Albini à Joseph LeBlanc). En 1848 accompagné de son épouse et de ses sept enfants, il quitta Saint-André pour Montréal. Régis BRUN, Un brin d'histoire de Menoudie, Nappan et Maccan, La Société historique acadienne, treizième cahier, vol 11, no 3, octobre 1966, Moncton, N.-B., pp. 104-105
10. Il demeurait sur le chemin principal en face de son beau-père, Pierre Roy. Voir pages 163 à 165, BRUN, LeBLANC, ROBICHAUD, Les Bâtiments anciens de la Mer Rouge, Sur l'Empremier, vol. 2., no's 2 et 3, Michel Henry Éditeur, 1987-88.
11. Jean-Claude Dupont, Héritage d'Acadie, Léméac, Montréal, 1977, pp. 315-318.